L’âge et l’autisme

Encore une nouvelle année (que je te souhaite cool, d’ailleurs, ainsi qu’à moi-même), et ça me fait penser au temps qui passe. Cette phrase est d’un cliché, j’en ai bien conscience, mais attends, tu vas voir, dans le cas de l’autisme ça a du sens.

Un ami m’a posé récemment la question: « Comment expliquer que je sois parvenu — sans en avoir eu clairement conscience — à «donner le change» aussi longtemps ? Comment expliquer que j’aie pu trouver aussi durablement les ressources psychiques pour compenser toutes les difficultés, surmonter les nombreux obstacles, sans connaître plus tôt l’effondrement dans lequel je me suis finalement retrouvé, et qui m’a mis en demeure de chercher, enfin, à élucider l’origine de mes difficultés ? »

Cette interrogation, je la partage, ainsi que d'autres autistes de notre âge (50-60 ans), diagnostiqués sur le tard. C'est vraiment un phénomène.

La conclusion commune qui circule à ce sujet est que « l’autisme s’aggrave avec l’âge ».

Je crois plutôt que tant que nous ne savons pas que nous sommes réellement, profondément différents, nous donnons le change. Car nous sommes d’une génération éduquée ainsi: on avance, on prend ses responsabilités. Et on fait ce que tout le monde fait, avant il n’y avait pas autant de notion de diversité, d’acceptation voire même de conscience de la diversité. Les chemins professionnels étaient plus formattés, les situations de vie aussi.

Par ailleurs, nos différences cognitives et sensorielles font de nous des extra-terrestres aux yeux de la société, de notre environnement NT, et très vite, dès l’enfance, nous avons appris que les exposer, se laisser aller à être vulnérable, épuisé, anxieux, perdu, nous cataloguait comme des mauviettes. Nos idées, concepts décloisonnés sont incompris. Les partager nous expose dès l’enfance à l’incompréhension, voire l’ostracisation. D’où isolement social, mauvaises notes, voire harcèlement, moqueries. J’ai eu 2 profs au collège qui avaient décidé de me noter sur 14 au lieu de 20, pour compenser à la baisse mes facilités intellectuelles…. Elles disaient que c’était plus juste vis a vis du reste de la classe… Tu imagines le traumatisme.

Donc nous avons appris à prendre sur nous, comme un besoin de survie, littéralement.

Nous avons appris à nous sur-adapter en permanence, à tenir. Ce qui est épuisant, mais nous ne faisions pas le lien.

2 raisons à mes yeux font qu’après le diagnostic, ça se dégrade:

1) Nous savons enfin pourquoi nous sommes ainsi, et nous découvrons que nos difficultés sont intrinsèques à quelque chose qui échappe à notre volonté: l’autisme. Nous comprenons que nos besoins ne sont pas des caprices ou secondaires, ou des faiblesses: ce sont des besoins essentiels. Toute la volonté du monde n’est pas suffisante. Nous découvrons que nous sommes des millions dans le monde à être ainsi. Et nous relâchons la pression que nous nous imposons à nous-mêmes depuis des décennies. Nous arrêtons d’être aussi exigeants envers nous-mêmes, nous acceptons notre fonctionnement et écoutons nos besoins. Nous comprenons que l’effort est surhumain, et devrait être réciproque: l’environnement ne fait aucun effort pour nous inclure, et on se dit: « crotte, ça va bien comme ça maintenant, je ne vais pas me déglinguer jusqu’à la fin de mes jours! »

âge et autisme

2) Avec l’âge nous perdons de l’énergie vitale, nos ressources mentales diminuent également. Lorsqu’on est jeune on a assez d’énergie pour en brûler beaucoup et se remettre sur pied. Mais avec l’âge, non seulement nous nous fatiguons plus vite, comme n’importe quel humain, mais en plus nous n’avons plus les ressources pour nous réguler, nous sur-adapter, et encaisser le prix à payer sur le psychisme et le métabolisme. Les effondrements sont donc plus fréquents, le temps avant de s’effondrer est plus court, etc.

Voilà ce que je pense.


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3 Commentaires

  1. Eric

    Effectivement, le soulagement qui accompagne la compréhension libère une certaine une force de vie jusqu’alors dévorée par les stratégies de suradaptation et qui peut désormais être orientée autrement, dans une direction plus constructive, c’est-à-dire dans le sens d’un plus grand respect de soi, condition d’un meilleur déploiement de ses potentialités pour apporter sa contribution à la société.

    Je reconnais que si une telle tâche est ardue, ce n’est pas seulement en raison de l’autoconditionnement suradaptatif développé au fil des ans — le poids de l’habitude —.

    C’est aussi parce que la libération dont il est ici question relève de la conjonction de conditions favorables parmi lesquelles je relèverais :
    * une intelligence de la situation avec une capacité à « tirer des leçons du passé »
    * une volonté aguerrie pour creuser son sillon à l’écoute de sa conscience en dépit des préjugés et des jugements négatifs
    * une juste estime de soi qui évite l’écueil d’une mauvaise culpabilité
    * la présence de ces personnes que Boris Cyrulnik nomme des « tuteurs de résilience » qui, par le regard bienveillant qu’elles posent sur vous et la confiance qu’elles vous accordent, vous aident à trouver les forces pour être simplement soi.

    À cet égard, si le diagnostic d’autisme m’apparaît comme une étape cruciale sur le chemin de la connaissance de soi, tout reste à faire et à vivre.
    Chaque parcours est unique.
    Une aventure créatrice 🌟.

  2. Je vous remercie beaucoup pour votre article qui concerne une question importante.

    Je partage les 2 raisons que vous avancez, même si, selon moi, les deux ne se situent pas sur le même plan.

    La seconde est un fait irréfutable. Au fil du temps, l’énergie vitale dont nous disposons se renouvelle plus lentement, ce qui nous oblige à cibler l’usage que nous en faisons pour faire face aux obligations immediates, ce qui ne nous laisse guère ce surcroît d’énergie que requiert une suradaptation permanente sur tous les fronts. 

    La première raison est plus complexe car elle concerne le rapport entre «comprendre» et «agir conformément à la compréhension». 
    Or — sur ce point — il y a une plus grande disparité entre les individus. 
    En effet, «comprendre» comment l’on fonctionne et «vouloir» respecter ses besoins spécifiques requiert une véritable «rééducation» mentale en raison de l’habitude à se suradapter devenue, à notre insu, comme une «seconde nature». 

    Consentir — sans complaisance — à ce que nous sommes, assumer nos limites et découvrir les potentialités qu’elles recèlent, est le fruit d’un long travail sur soi.

    Avec reconnaissance pour votre blog !

    Eric 

    • louve joyeuse

      Merci Eric !
      Je réfléchis sur: « La première raison est plus complexe car elle concerne le rapport entre « savoir » et « agir conformément au savoir ».
      Or — sur ce point — il y a une plus grande disparité entre les individus.  »

      Oui, il y a une disparité, et je pense en particulier au mécanisme du déni. Il y a aussi le niveau de courage, ou l’intellect pour analyser les conséquences du savoir.

      Néanmoins, il me vient ceci à l’esprit: le soulagement de savoir pour l’autisme n’est-il pas si puissant et profond qu’il fait sauter les mécanismes psychologiques habituels ? Les souffrances ont été vécues pendant si longtemps (toute sa vie), cela n’entraîne t’il pas forcément un « agir conformément à ce savoir »? Puisqu’il s’agit de survie. C’est le cerveau reptilien qui prend le relais.

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