Fabrice Poineau et Vincent-Thomas Barrouillet

Mon premier contact avec Fabrice fut alors qu’il venait de lire mon livre et me faisait part de ses effets sur son questionnement. Mon premier contact avec Vincent-Thomas fut sa voix profonde, avec laquelle il slamme un texte à donner la chair de poule: Le Dico.

Deux personnes qui forment un duo artistique depuis 17 ans, une belle amitié, et comme ils disent: “la rencontre de 2 esprits qui ne sont pas neurotypiques, une belle rencontre autistique”.

Car oui, Fabrice et Vincent-Thomas sont autistes (*), et l’ont compris à l’âge adulte.

Il y a 17 ans ils se sont rencontrés en institution. Car comme de trop nombreux autistes, nos amis du corps médical leur avaient collé un bon vieux diagnostic complètement faux de schizophrénie. Et que je te bourre de médicaments, et que je t’interne. Ça me désespère.

Une fois sortis (échappés, à mon sens) de cette erreur médicale, ils ont commencé à se voir 1 fois par semaine, à déjeuner. Fabrice est devenu le professeur de musique de Vincent-Thomas. Et surtout ils sont devenus très amis.

Ceux qui crient sur les toits

De cette amitié naît “Ceux qui crient sur les toits“, avec pour ingrédients une double passion : celle de Fabrice pour la musique et celle de Vincent-Thomas pour la poésie classique. Fabrice réalise des compositions musicales éclectiques et inédites, tandis que Vincent-Thomas met son amour de la poésie et sa voix de basse au profit du partage de leur foi. Ils se rejoignent pour nourrir l’âme en témoignant de leur foi catholique.

Et ça ça fait du bien.

Rien que le titre de leurs titres et albums apporte du bonheur:
Tu habites ma faiblesse, C’est toi que j’adore, l’Album Joyeux

Le texte du Dico est une auto-fiction qui mélange leurs deux parcours. Il est tellement autistique, tellement à nu sans tabous, tellement émouvant, que même si tu n’es pas autiste tu ne peux que vibrer.

Actuellement Fabrice a quitté la France et un job de Direction pas adapté à ses besoins, et Vincent-Thomas fait un Doctorat en Linguistique Computationnelle avec le CNRS et l’Université de Lorraine. Mais malgré la distance, leur amitié et leur œuvre artistique ne cessent de croître.

(*) VT préfère “porteur d’un trouble autistique”

Interview

Vincent-Thomas, qui es-tu, qu’as-tu envie de dire à ton sujet ?
La question « Qui es-tu ? », c’est-à-dire « Qui suis-je ? » est toujours une question complexe, puisqu’on a immédiatement tendance à se définir par ses attributs, et non par ce que l’on est vraiment. Si je dis que je suis porteur d’un trouble autistique, je donne l’un de mes attributs, mais en aucun cas ce que je suis, puisque la réalité du soi dépasse totalement cette spécificité. Si je dis que je suis un intellectuel, ou que je termine une thèse sur le discours pathologique du sujet schizophrène, si je dis que je suis un écrivain et chansonnier, ou pire si je tente de me définir par mes textes et mes chansons, si je dis que je suis artiste, en mettant en avant mes déclamations poétiques, si je dis tout cela, et bien d’autres choses encore, je n’aurais fait que dresser un tableau incomplet de ce qui me caractérise ― et bien sûr, surtout de ce que j’ai narcissiquement envie de mettre en avant ―, mais jamais je n’aurais parlé de mon moi profond, de ce que je suis. Personne n’est une activité, qu’elle soit manifeste au monde, et même intérieure et introspective.

Non, ce n’est pas une question facile. Est-ce que je peux tenter d’y répondre en disant ce que je me sens profondément être ? Voilà la bonne piste, et je dirais dans un premier temps que je me sens être enfant de Dieu appelé à le voir face à face dans la gloire de la Patrie. Mais finalement, si je dis cela, je ne dis pas grand-chose. Ce serait comme répondre, à la question « Qui es-tu ? » : « Je suis le fils de mon père et de ma mère ». Il y a quelque chose de circulaire dans cette réponse qui ne me satisfait pas. Bien sûr, je dis tout mon attachement à la mystique chrétienne, mais là encore, même si c’est l’aspect le plus important de ma vie, il ne s’agit que d’une caractéristique supplémentaire qui fait, entre de multiples autres choses, que je suis moi, mais qui ne dit pas « qui est moi ».

En réalité, il n’y a pas de solution à ce problème, car je ne suis rien d’autre qu’un lot complexe de caractéristiques. Mais plongeons vers celles qui sont les plus profondes et les plus intimes à nous-même. Je dirai alors que je suis un mortel pensant. Parce que je pense, je me sais mortel, et parce que je me sais mortel, ma pensée, entrainant dans sa suite tout ce qui me constitue, en est hautement stimulée… Comme le dit le Psaume 89, la vie n’est presque rien, elle n’est qu’un fétu de paille un peu agité par le vent, une étincelle qui brille un peu mais aussitôt s’éteint, une poussière à peine soulevée qui immédiatement disparait dans le gouffre du temps. Voilà la pensée d’un mortel, et son angoisse fondamentale !

C’est là que se joue toute ma vie ― et la vie de tout homme ! Il y a en moi une tension colossale entre la pulsion de vie et l’angoisse de la mort. Le duo danse une valse parfaite. Le mortel pensant sa finitude réalise que sa vie est « vanité des vanités », comme le dit le Qohèleth dans la Bible. Alors, vite vite, avant que s’éteigne l’existence, une fantastique pulsion de vie jaillit depuis les ténèbres de la mort pour illuminer la vie. Voilà tout ce que je suis ! Je suis deux cailloux que l’on cogne violemment l’un contre l’autre : la vie et la mort. La première voudrait détruire la seconde car la seconde détruira la première. De ce duel fondamental jaillit une gerbe d’étincelles, capable d’embrasser le monde ! J’en suis persuadé ! J’ai de l’ambition, car tant que je serais mortel pensant ici-bas, je ne peux pas douter que la peur de la mort me pousse toujours plus loin dans un élan créateur.

Aussi, pour résumé ma réponse en mot : « je suis créateur, sur un plan intellectuel tout autant qu’artistique », mais je veux encore souligner la dimension mystique. J’ai dit et redit que j’ai peur de la mort. Et c’est vrai, la mort me terrifie. Alors, pour simplement survivre à cette angoisse existentielle, j’ai besoin de croire en la Patrie. L’existence, que l’on pourra contester, d’une telle Patrie céleste, est littéralement ma bouée de sauvetage face à l’horreur de la mort. Aussi, je me plais à croire que je suis en chemin vers la pleine lumière, celle du visage de mon Dieu. Et je peux dire que l’objectif ultime de ma vie n’est autre que de la contempler face à face dans la gloire de la Patrie…

Et toi Fabrice, qui es-tu? Pourquoi Londres?
Je suis Fabrice Poineau, mon nom d’artiste est Fabrice Waterpoin, je suis né en 1978 en pleine période Disco, une musique que j’apprécie beaucoup étant fan de musique rétro. Je suis tombé amoureux de la musique à 8 ans et j’ai depuis écouté un nombre incalculable d’albums en vynil, cassette, cd, mp3 ou plus récemment streaming, je n’écoute plus les radios mainstream depuis 1994.
Depuis quelques années je fais partie du duo « Ceux qui crient sur les toits » et plus récemment « Les pogos ».
Mon premier album solo 1986 Dream est sorti en 2020
Avant de venir m’installer à Londres je travaillait en tant qu’adjoint de direction dans un hôtel à Bordeaux, je travaillait beaucoup d’heures et n’avait pas beaucoup de temps libre pour avoir des occupations artistiques, j’ai décidé de quitter ce poste qui m’épuisait en prenant une décision pour ma vie « je ne vis pas pour travailler mais je travaille pour vivre ». (Oui… je l’avoue la citation est un peu copié sur Molière !)
J’ai décidé de venir m’installer à Londres car j’aime beaucoup cette ville, tout me plaît ici, même le climat, ce qui peut paraître étonnant, mais pourtant vrai.

Tu composes, en particulier pour ton duo avec Vincent-Thomas, et de quels instruments joues-tu ?
Vincent-Thomas me motive beaucoup à avoir des activités artistiques, j’ai parfois moins de motivation pour mes projets solos mais j’ai un deuxième album qui est en préparation et qui j’espère sera en ligne cette année.

Je joue de la guitare depuis l’adolescence et de la basse électrique plus récemment, je m’en sers principalement sur les albums reggae, je fais aussi un peu de synthétiseur pour les mélodies, surtout sur les albums à tendance électronique.
Je travaille ma musique sur un logiciel de MAO, tous les rythmes présents dans notre duo ou solo sont créés notes par notes sur l’ordinateur, je n’utilise aucun Sample.

Comment définis-tu ta musique ?
Je dirais que ma musique a une tendance rétro, un peu comme mes goûts musicaux qui sont principalement centrés entre les années 50 et les années 80. Quand je compose de la musique électronique j’essaie de reproduire l’esthétique sonore des années 70-80, ainsi que pour les albums reggae. Sur le premier EP des Pogos j’ai voulu donner un son années 60, inspiré par tous ces artistes qui ont fait les beaux jours des grands festivals de ces années là et dont je suis fan.

As-tu d’autres talents ? Quels sont tes modes d’expression ?
Je fais des courts dessins animés que je réalise sur papier à l’aide d’une tablette lumineuse comme le faisaient les dessinateurs du temps des classiques des cartoons. J’en realise aussi à l’aide d’une tablette graphique.
Je suis fan des dessins animés de la warner et de hanna barbera.
J’aime aussi l’animation et j’ai fait quelques essais de stop motion qui parlent du thé, une de mes autre grande passion.

Et toi Vincent-Thomas, pourquoi une thèse en linguistique computationnelle (et surtout, qu’est-ce que c’est, LOL) ?
Pourquoi une thèse en linguistique computationnelle ? C’est simple, tout bêtement parce qu’il faut passer le temps agréablement, et que je ne fais rien d’autre que ce que je sais faire… Je suis en quatrième année, et ce doctorat est mon premier salaire déclaré ― après des tonnes de cours, et autres boulots au noir. Je suis fier d’avoir un salaire qui rémunère ma passion !
Mais pour répondre à ta question, “computationnel” vient de l’anglais « to compute », qui veut dire « calculer ». Aussi, la linguistique computationnelle est l’étude de la langue afin de la calculer sur une machine, à savoir modéliser le langage en vue d’un traitement automatique. La linguistique computationnelle est partout autour de nous ! On parle à une machine et elle nous répond ? Exemple frappant de linguistique computationnelle. Mais aussi, un correcteur orthographique, c’est de la linguistique computationnelle. Ou un traducteur automatique, un générateur de résumé, et ainsi de suite, tout cela c’est le fleuron de la linguistique computationnelle.
Pour ma part, je modélise le discours pathologique du sujet schizophrène. On sait, en l’état de la recherche, que le discours pathologique du sujet schizophrène est émaillé de “ruptures”, lesquelles serait des signes avant-coureurs de la maladie. Mon travail de thèse consiste à repérer automatiquement de telles ruptures. L’objectif est de produire un outil d’aide au diagnostic précoce de la maladie. L’avantage d’un diagnostic précoce est d’éviter les passages aigus de la maladie, et de permettre à la personne qui ne tombera pas malade grâce à une prise en charge anticipée et non stigmatisante de ne pas prendre de médicaments psychotropes. On sait que ce ne sont pas des bonbons.

Tu as créé un dictionnaire, peux-tu m’en dire davantage ?
J’ai en effet créé un dictionnaire historique de la langue anglaise… mais seulement dans l’imaginaire de la chanson que j’ai écrite pour Fabrice ! Cette chanson, « Le Dico » compte beaucoup pour nous deux. Fabrice et moi, nous nous sommes rencontrés voilà 17 ans en institution, avec tous les deux un faux diagnostique. Nous avons découvert voilà 1 an notre TSA ensemble. Il était indispensable pour nous de réaliser une chanson sur l’autisme. Comme je connais Fabrice par cœur ― tout comme d’ailleurs il me connait lui-aussi par cœur ! ― j’ai décidé de rédiger une chanson à deux visages, mais de sorte que les deux visages s’entremêlent sans qu’on puisse distinguer qui est qui.

« Le Dico » raconte aussi bien mon histoire que la sienne. Quasiment rien n’est inventé. Pour la question des mouvements autocentrés, je n’ai pas été très honnête. C’est moi, et pas Fabrice, mais je n’ai plus de mouvements autocentrés depuis très longtemps… Et pour la question de ce dictionnaire historique de la langue anglaise, c’est une invention parce que je ne voulais pas parler de linguistique computationnelle. Par ailleurs, le thème du dictionnaire apparait déjà deux fois avant dans la chanson ; et il est devenu l’élément central et le titre lui-même. Pour le reste, tout, absolument tout, est vrai. Mais bien malin qui saura dire de qui Fabrice ou Vincent-Thomas !!!

Quels sont tes projets ?
J’ai mis un point final à un conte de Noël, « La quête de l’étoile », destiné à un public jeunesse (10 – 15 ans), et je cherche un éditeur. Je crois que c’est une très belle histoire. C’est un conte chrétien, dans le sens où je ne vais pas parler du Père Noël, mais des rois mages. Pour autant, et j’insiste là-dessus, le but de mon conte n’est pas d’édifier l’âme des enfants, ni de les instruire comme au catéchisme. Ma seule ambition a été de créer un monde extraordinaire qui puisse faire rêver beaucoup d’enfants, et ma petite nièce avant tout, elle qui a été ma première lectrice et ma première fan !

À l’heure actuelle, le texte a sa forme définitive, mais il me manque un illustrateur… Alors, aux illustrateurs comme aux éditeurs, je lance un appel ! Je peux bien sûr envoyer en PDF ma « Quête de l’étoile » si certains sont intéressés…

Fabrice, as-tu envisagé de devenir musicien/compositeur professionnel ?
Je suis content que nos albums soient autoproduits, nous avons ainsi une totale liberté artistique qui malheureusement n’est pas le cas pour beaucoup d’artistes signés par des maisons de disques. Nous pouvons aussi travailler à notre allure sans deadlines à respecter, ce qui est une source de stress en moins.

Quels sont tes projets ?
J’ai plusieurs albums et EP en prévision pour Ceux qui crient sur les toits et Les pogos et un nouvel album solo.

Vincent-Thomas, en quoi le fait d’être autiste a t’il un impact sur ton parcours, ton duo avec Fabrice ?
Je vais laisser parler Fabrice, j’ai déjà beaucoup causé !!!

Pas de problème, je m’adapte ;), Fabrice, en quoi le fait d’être autiste a t’il un impact sur ta musique, ton duo avec Vincent-Thomas ?
Mon intérêt spécifique principal étant l’écoute de la musique je me suis créé au fil des années une base de référence qui m’aide dans le choix des sons que j’utilise.
Je crois que le point fort de notre collaboration artistique est la communication ! Oui oui, bizarre pour deux personnes autistes et pourtant c’est si vrai, Vincent-Thomas vit en France et moi au Royaume-Uni, tous nos projets voient le jour grâce à des échanges de sms, mails, messages sonores et appels. Passionnés tous les deux par nos domaines de compétences nous discutons beaucoup de nos projets en n’oubliant aucuns détails.
Nous pouvons travailler des heures chacuns de notre côté, lui écrivant les paroles ou moi en composant en oubliant totalement les heures qui tournent et même parfois de manger !

Que voudrais-tu dire à un.e autiste qui rêve de vivre de ses talents ?
V-T: « S’aimer, s’aider, et ne jamais céder ». Je sais que ce vieil aphorisme de l’assurance maladie n’est pas très sexy quand on repense à ce pour quoi il a été créé, mais, extrait de tout contexte, c’est une phrase que je me répète souvent : « Vincent-Thomas, aime-toi ! Vincent-Thomas aide-toi ! Vincent-Thomas, ne cède jamais ! »


Fabrice Poineau Waterpoin

Fabrice Poineau (Waterpoin)

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Vincent-Thomas Barrouillet

Vincent-Thomas Barrouillet

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Ceux qui crient sur les toits

Site Internet : Ceux qui crient sur les toits

Youtube: Ceux qui crient sur les toits . Les Pogos

Spotify: open.spotify.com/artist/3R1vhYA5aZb3zWNfQx6vU9
Deezer: deezer.com/en/artist/72060682
BandCamp (écoute en continu + téléchargement) : ceuxquicrientsurlestoits.bandcamp.com

Apple Music: music.apple.com/gb/artist/ceux-qui-crient-sur-les-toits/1476928191
Amazon : amazon.fr/music/player/artists/B07WNBKR9P/ceux-qui-crient-sur-les-toits

<< En découvrant que l’expression « crier sur les toits » avait une origine dans l’évangile, j’ai pensé que cette expression pourrait être utilisée pour notre nom de groupe, je l’ai proposé à Vincent-Thomas à qui l’idée a tout de suite plu, cela correspond bien à notre démarche, nous crions en effet haut et fort notre foi. 
Nous avons cherché à trouver un nom de groupe qui se rapproche de cette expression, c’est comme ça qu’est né le nom de « Ceux qui crient sur les toits ». >> 

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