« Les autistes sont imprévisibles »

J’entends souvent, et deux médecins généralistes ont jugé bon d’asséner récemment ce cliché à mes parents comme une vérité, que les autistes sont imprévisibles. Ils ont même ajouté: « dangereux » / « limite psychopathes, il faut faire attention ». Merci. Sympa.

Non, nous ne sommes pas imprévisibles. Il ne faut pas confondre ton ignorance et notre prétendue imprévisibilité. Si tu t’y connaissais vraiment en câblage autistique, tu nous comprendrais et tu ne nous trouverais pas imprévisibles.

La clé réside dans l’environnement, et notre gestion de cet environnement. Comme tout le monde, d’ailleurs.

Notre différence cognitive et notre hypersensibilité génèrent des comportements ressentis par les neurotypiques comme au mieux « bizarres » et au pire « tarés / dangereux / imprévisibles », donc, et surtout faisant partie de l’autisme. Alors que ce ne sont que des réactions à un contexte, et qui plus est: des réactions totalement normales.

Je m’explique.

Quand tu es en voyage ou résidant à l’étranger dans une culture complètement différente de la tienne, que se passe-t’il ? La plupart du temps tu ne comprends pas ce qui se passe, ce qu’on te dit, ce qu’on attend de toi, le comportement des autres, les rituels, les habitudes. Tu fais de grosse bourdes, genre te moucher devant des Chinois, parce que tu penses que c’est plus poli que de renifler pendant des heures, mais manque de bol pour les Chinois se moucher en public est aussi abominable que si tu déféquais devant eux. Grosse boulette. A force, tu passes pour un.e bizarre, voire un.e malpoli.e, voire même une personne dangereuse, imprévisible, à éviter.
Alors qu’as-tu tendance à faire ? A éviter ces situations déstabilisantes, et à te regrouper avec des personnes de ta culture qui sont sur place. Ou bien tu rentres dans ton pays, si c’est too much.

Quand tu es autiste, tu vis « à l’étranger » dans ton propre pays. Car tes codes, raisonnements, principes, ne sont pas ceux des neurotypiques. Tu vis tous les jours ces décalages et les jugements qui en découlent.
Alors tu adoptes un des mécanismes de défense/gestion universels: soit tu t’adaptes, soit tu changes d’environnement. Ce sont des mécanismes de survie, c’est tout.

Choix #1: Tu adoptes l'environnement neurotypique, et donc tu dois t'adapter: c'est le camouflage.

Avantage: personne ne sait que tu es autiste, et donc tu n’es pas ostracisé.
Inconvénient: personne ne sait que tu es autiste, et donc tu souffres en silence, tu détruis ton psychisme, ton identité, ta santé, et tu n’as aucune aide de personne.
C’est ce que font de très nombreuses femmes autistes (plus que les hommes).
Résultat: dépression, burn-out, pétages de plombs, addictions, etc. Ces conditions ne font pas partie de l’autisme, elles ne sont que la résultante de l’environnement.

Choix #2: Tu essaies de changer l'environnement: c'est le militantisme.

En gros, tu essaies d’éduquer les gens, la société, les professionnels de tous les domaines, les médecins, les journalistes, l’Administration… C’est énorme. Tu milites pour la reconnaissance de la neurodiversité, et ça veut dire que tu dois sortir du placard: t’afficher publiquement comme autiste, et braver tous les clichés et attitudes envers toi qui s’en suivent. C’est brutal. Tout le monde ne le peut pas.
Avantage: plus besoin de masquer, tu peux être toi-même. Immennnnnnse soulagement.
Inconvénient: hauts et bas émotionnels et mentaux d’amplitude abyssale, épuisement, burn-out. Ces conditions ne font pas partie de l’autisme, elles ne sont que la résultante de l’environnement.

Choix #3: Tu changes d'environnement: c'est le nomadisme, géographique ou/et professionnel.

C’est ce que j’ai fait pendant des décennies, en changeant de métier plein de fois et en allant vivre à l’étranger dans de nombreux pays, dans des cultures et modes de vie complètement différents de la France.
Avantage: Vivre au quotidien dans un environnement moins stressant. Et je dois dire que l’organisation et la logistique à l’anglo-saxonne ou à la Singapourienne ou à la Suisse ou à la Japonaise, ben ça me convient beaucoup mieux. Aux Etats-Unis je n’ai jamais eu de crise d’angoisse à cause du stationnement (il y a toujours de la place partout, c’est prévu ) ou des courses (horaires étendus, pas de foule, heures silencieuses). A Singapour je n’ai jamais eu d’angoisse en rapport avec les déplacements (tout fonctionne, les gens font leur boulot, les grèves n’existent pas, personne ne te bouscule, et c’est propre). En Suisse je n’ai jamais eu de stress niveau hyper-ventilation comme en France en rapport avec les files d’attente (personne ne se double, personne ne remet en cause ma carte de priorité). Etc etc.
Inconvénient: CV considéré comme erratique, personnalité considérée comme non fiable/loyale, carrière impossible. Ces conditions ne font pas partie de l’autisme, elles ne sont que la résultante de l’environnement.

Voilà.

Aujourd’hui j’avais juste envie de poser ça noir sur blanc. Parce que « les autistes sont imprévisibles », ça me gonfle vraiment.

Ce hérisson n’est pas « imprévisible » ou « bizarre », il a juste trouvé son environnement 🙂

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