Le cœur du réacteur

Ça y est je la tiens, l’allégorie pour décrire mon processus cérébral : mon cerveau (j’allais dire ma pensée, mais c’est finalement réducteur) fonctionne comme le cœur d’un réacteur nucléaire.
Il m’a fallu longtemps pour enfin trouver comment décrire ce qui se passe dans cette boîte crânienne Asperger… Je ne sais pas pourquoi j’ai besoin de pouvoir l’expliquer aux neurotypiques, c’est comme ça. Si, je sais : parce que 1) la pensée autiste c’est une expérience super fun, j’aimerais bien la partager, et 2) ça explique une bonne partie de mon comportement, de mes réactions cognitives, de mes besoins en information, de ma fatigue.

Tu me diras, ce n’est pas forcément facile non plus à comprendre, parce que qui sait comment ça fonctionne un réacteur nucléaire ? Pas grand monde.

Alors commençons par ça : comment ça fonctionne, un cœur de réacteur nucléaire ?

Fastoche (je te jure) : lorsqu’un noyau d’uranium se casse (« fission nucléaire »), il libère des neutrons qui sont à l’intérieur de lui ET de l’énergie sous forme de chaleur. Cette chaleur est utilisée pour produire de la vapeur d’eau, qui entraine une turbine et produit de l’électricité, mais on s’en fout, ce qui importe ici c’est la fameuse « réaction en chaîne » : les neutrons libérés vont percuter d’autres noyaux d’uranium, qui vont libérer d’autres neutrons et ainsi de suite : la réaction s’auto-entretient, et surtout elle devient exponentielle.

réaction en chaine nucléaire

Cette réaction a lieu dans une grosse cuve dans laquelle sont plongées de barres d’uranium, que l’on bombarde de neutrons. Pour ne pas transformer le réacteur en bombe Hiroshima, il faut ralentir cette réaction. Le moyen utilisé est de plonger des barres de graphite dans le mélange. Evidemment tout ça est calculé au poil de belette près, et bam : électricité.

Mon cerveau est comme cette cuve.
Les neutrons déclencheurs sont les informations que je reçois en permanence, sans filtre et avec intensité.

Ma pensée, mes intuitions, mes émotions, sont comme ces noyaux d’uranium et les neutrons qu’ils libèrent : ils fusent, se bombardent les uns les autres, génèrent d’autres pensées, intuitions, émotions, et c’est exponentiel. Ça part dans toutes les dimensions. Des liens se créent, des associations, ça va de plus en plus vite. Des idées se fissionnent et donnent naissance chacune à des ensembles de nouvelles idées. Parfois je sens que mon cerveau est inflammé, pressé comme un citron, tout son mojo est extrait des neurones et en mode moissonneuse-batteuse. Je le sens endolori. Je dois m’arrêter.

C’est épuisant. Mais tellement excitant. Mais épuisant. Lis cet article, tu verras.

Il me faut des barres de graphite pour réguler la chaine. Parce qu’en plus ça ne concerne pas que les pensées intellectuelles, les concepts, ça concerne les intuitions, le processus créatif, les émotions positives et négatives, l’inconscient. Les 90 autres % du cerveau que l’être humain « n’utilise pas ». Enfin, les scientifiques disent qu’on ne les utilise pas, mais s’ils sont là c’est qu’ils servent à quelque chose.

Mes barres de graphite sont principalement internes.

Pour me réguler il me faut faire des pauses, me déconnecter du sujet, de l’émetteur de données, déconnecter mes sens (regarder dans le vide, me boucher les oreilles ou passer un moment dans le silence et la pénombre), dormir suffisamment tous les jours, faire du sport, de la méditation, du yoga, des exercices tibétains, que sais-je, aller prendre le soleil, ne pas répondre au téléphone, le mettre en mode silencieux. Les techniques sont nombreuses, j’en parle dans cet article.

Mes barres de graphite sont également environnementales , et c’est là que le niveau d’inclusion de la société fait une différence.

Quand je suis dans un environnement calme, je peux mieux contrôler la réaction car mes ressources internes ne sont pas utilisées à gérer les surcharges sensorielles.

Quand je suis dans un environnement clair (ex : panneaux de signalisation précis et bien placés, règles de fonctionnement explicites) et stable, cela élimine les sources inutiles d’interrogations, hypothèses, et les réactions en chaîne qui en découlent. C’est pour cela qu’on aime nos routines, les lieux familiers. Quand je vais à l’hôtel, c’est toujours dans la même chaine: pas de surprise, pas de nécessité d’adaptation, pas de mini-réactions en chaine à gérer pour se demander où est l’ascenseur, comment fonctionne la clé, à quelle heure est le petit déj.

Quand je suis dans un environnement prévisible (ex : la ponctualité, savoir à l’avance combien de temps va durer une activité et pas seulement à quelle heure elle commence), aucune réaction en chaîne parasite ne se forme.

pensée autiste

C’est pour ça que parfois tu peux me voir m’arrêter net de marcher dans la rue et rester immobile quelques instants, le regard ailleurs ou probablement « vide » (puisque c’est ce qu’on dit des autistes). Mon regard n’est pas vide, il est juste tourné vers l’intérieur.

C’est pour ça que dans une conversation tu peux remarquer que parfois je ne réponds pas à ce que tu me dis. J’analyse.
Si ce que tu me dis n’est pas précis, ambigu, je suis en train d’essayer d’éliminer les hypothèses peu probables. Si ce que tu me dis est un bon gros neutron bien visé, je suis en train de gérer la réaction en chaîne qui en découle. Mon regard est probablement « vide » alors que mes yeux te regardent. Ce n’est pas que je n’ai pas compris. C’est que je comprends trop et je dois gérer.

Alors une idée, comme ça, pour une société inclusive : faire des panneaux de signalisation clairs et installés aux bons endroits !
Pas du FALC, je m’en fous du FALC, je comprends le vocabulaire complexe, tu vois, je connais « anticonstitutionnellement » et « ornithorynque », par exemple. Non, ce qui m’aiderait, c’est quand j’entre dans un Bureau de Vote il y ait un panneau à l’entrée avec le circuit et s’il y a plusieurs bureaux de vote dans le même lieu, un plan du lieu. C’est tout.

Bon, un panneau FALC c’est mieux que rien quand-même. C’est une petite barre de graphite 😊


En savoir plus sur Louve Joyeuse

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

2 Commentaires

  1. Éric

    Encore une fois un article qui atteint sa cible en plein cœur !

    L’analogie du fonctionnement cérébral autiste avec celui d’un réacteur nucléaire parle immédiatement. C’est lumineux !

    Tout autant que la description des « barres de graphite » qui favorisent la régulation de cet hyperfonctionnement neuro-sensoriel.

    J’ai été particulièrement sensible au « regard tourné vers l’intérieur » – c’est tellement exact ! –, et aux conseils partagés (à cet égard la page « Acupression et Autisme » est remarquable : https://www.acupression.fr/acupression-et-autisme/).

    Profonde reconnaissance !

    • louve joyeuse

      Merci Éric! Pareil, ça m’a fait comme une illumination quand l’analogie a surgi dans mon esprit (mental, cerveau, cœur nucléaire 😅) !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top
error: Content is protected !!